Josué 2, 1-11
Matthieu 21, 28-32

 

Prédication

Jésus est en plein débat avec les autorités religieuses. Au temple, il vient de chasser les marchands et maintenant, il enseigne, alors ces chefs religieux viennent lui dirent : « De quel droit ? »…

D’abord, Jésus les colle avec une question à laquelle ils ne peuvent pas répondre (je vous laisse relire les versets 23 à 27 de ce chapitre 21 de Matthieu). Puis – et c’est notre texte du jour – il leur pose une question dont la réponse paraît évidente : lequel des deux fils, celui qui a dit non à son père mais est quand même allé travailler ensuite, et celui qui a dit oui à son père mais n’y est pas al-lé, lequel, leur demande-t-il, a fait la volonté du père ?

A la question de Jésus, comme ses auditeurs, on aurait je pense, répondu: c’est le premier qui a fait la volonté de son père ! Mais est-ce aussi simple ? On aime bien, lorsqu’on peut différencier le bien du mal, le juste du faux… Jésus ne dit pas si la réponse est bonne…

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Le premier fils dit non, je ne veux pas, puis il y va quand même. Pourquoi ?

Son refus peut nous rappeler, avec humour, toutes les Marthe – pour être paritaires ajoutons les Martin ! – qui ont mille raisons de bougonner, de se plaindre, de trouver injuste le maître de la vigne qui les sollicite toujours, eux. Vous savez bien : à la paroisse, au chœur mixte, dans la famille, c’est un peu toujours les mêmes qui s’y collent… Alors ils ont envie de refuser, ou de se dire que c’est la dernière fois qu’ils acceptent ! Mais au bout du compte ils réfléchissent et, témoins et serviteurs dans l’âme, ils finissent par se précipiter pour cueillir et partager les fruits de la vigne.

Vous connaissez cet adage populaire qui dit : « L’enfer est pavé de bonnes intentions » ? Jésus tape dans le mille avec le deuxième fils de la parabole, celui qui dit oui et ne fait pas ce qu’il dit. Pourquoi ?

Ne le taxons pas trop vite d’hypocrisie ! Est-ce par légèreté, par oubli, par peur du père ? Est-ce un émotif qui réagit trop vite puis regrette de s’être engagé ? En tout cas il ne tient pas son oui. Cette faiblesse, cette dissolution de sa volonté, peuvent nous faire penser à l’aveu de l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains : « Je ne fais pas le bien que je voudrais faire. » Il y a quelque chose – Paul l’appelle le péché – qui provoque en nous une sorte de déviation, laquelle, au bout du compte, nous étonne parfois nous-même, et nous conduit à l’aveu de notre impuissance.

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Les deux fils, dont on retrouve le fonctionnement si souvent dans la Bible, représentent bien une seule et même humanité.  Oui, celui qui dit oui, celui qui dit non, bien souvent ce n’est qu’une seule et même personne.

Souvenez-vous de Rahab, la prostituée de Jéricho. Elle est femme légère, elle est de mauvaise vie. Elle n’est rien de ce que Dieu désire des humains, non ? Elle n’est rien de ce que les humains pensent qu’elle devrait être. Et pourtant, c’est elle qui cache les espions israélites, c’est en quelque sorte elle qui donne les clés de pays de Canaan au peuple d’Israël. Dans sa vie, elle ne semble pas obéir à ce qui est juste, et en même temps elle dit oui à Dieu.

Jésus ne valide pas la réponse des chefs religieux, il ne dit pas s’ils ont raison. Jésus les invite à une juste conscience d’eux-mêmes, libérée de la vanité de se croire justes, et libérée de la honte de ne se penser que mauvais.

Jésus ne dit pas : c’est celui qui dit oui qui a raison, ou : c’est celui qui dit non qui a raison. Il dit que c’est souvent nous-mêmes qui disons parfois oui, et parfois non. Il dit aussi simplement que ceux qui paraissent dire non sont parfois plus proches de Dieu que ceux qui paraissent dire oui.

Comme les prostituées et les péagers de l’évangile, c’est par la confiance en Dieu qu’ils et elles reçoivent son pardon et se sentent libérés pour une vie renouvelée. Et des prostituées, des péagers, des pas-comme-il-faut, il y en partout, toujours. On les connaît bien : ceux qui refusent le système, ceux qui viennent prendre notre travail, ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes, ceux qui mendient…

Est-ce que c’est bien ceux-là qui disent non et qui font faux ? Ou bien est-ce ceux qui les condamnent et qui les regardent de travers ? Jésus invite à ne pas regarder de travers : lui, il a toujours regardé ceux et celles qu’ils rencontraient dans les yeux, bien en face. Il invite à ne pas regarder de travers ceux que nous côtoyons, il invite à ne pas nous regarder nous-même de travers.

Parce que tous, nous disons parfois oui, et nous n’y allons pas ; parfois non, et nous y allons quand même. Et surtout parce que, malgré cela, nous sommes tous aimés.

C’était ça, la grande découverte de Martin Luther, il y a 500 : être justifié, ce n’est pas faire juste, c’est être reconnu juste par Dieu ; malgré nos oui, malgré nos non. C’est alors que nous pouvons pleinement vivre, en paix avec nous-mêmes, en paix avec l’autre, même différent.

Amen.

Bertrand Quartier

 

  1. Quartier – d’après « La méditation du jeudi », Défap, Service protestant de mission, Paris
    http://www.defap.fr/la-meditation-du-jeudi/malgre-nos-oui-non-et-nos-non-oui-dieu-ne-demissionne-pas