La vraie confiance grandit dans la précarité

Deutéronome 8,1-6
Matthieu 4,1-4

Des textes en écho
Avez-vous relevé quelques parallélismes entre les textes? Le plus évident est la phrase reprise à l’identique – « L’homme ne vivra pas de pain seulement » –, mais il y a aussi le lieu qu’est le désert. Ce récit de Mt offre un écho à celui de Dt; comme Israël, Jésus est confronté à la faim dans le désert, mais la différence est qu’il reste dans une parfaite confiance en Dieu là où le peuple s’est perdu.

Pourquoi Dieu mène-t-il au désert?
À moins d’être particulièrement téméraires, nous n’irions pas nous aventurer dans le désert sans avoir les provisions nécessaires; nous pouvons donc nous demander pourquoi le peuple d’Israël et Jésus s’exposent à une situation aussi précaire. La réponse est simple: Dieu les a conduits là!
Commençons par le peuple d’Israël. En suivant le récit de l’AT, c’est lorsque Dieu libère les Hébreux de l’esclavage en Égypte qu’il devient leur Dieu et que ceux-ci deviennent son peuple. La particularité d’Israël est donc l’engagement de Dieu pour lui. La marche vers le pays promis implique la traversée du désert; c’est un temps pour apprendre la confiance en Dieu. Toutefois, le récit montre la difficulté de celle-ci puisque le peuple dit plusieurs sa méfiance et se rebelle! Même si Dieu donne le nécessaire et écoute les plaintes, Israël continue à exiger, à tenter de maîtriser la situation.
Poursuivons avec Jésus. Lors du baptême, Dieu le reconnaît comme son Fils; l’Esprit est le signe de cette filiation. Aussi, l’Esprit est descendu sur Jésus… pour l’emmener aussitôt au désert. Cette confrontation avec le diable porte précisément sur l’identité de Jésus comme Fils de Dieu: « Si tu es le Fils de Dieu… » Le diable essaie de le convaincre mais il échoue; Jésus a tellement confiance en son Père qu’il n’a rien besoin de prouver.
Il est toujours délicat de faire un lien entre les textes bibliques et notre situation concrète; le risque serait ici de considérer que c’est Dieu qui nous mène dans toutes les difficultés. Si nous décalons un peu notre regard, nous pouvons nous dire que le désert est l’occasion d’apprendre la confiance. Alors qu’Israël cherche à maîtriser la situation, Jésus fait suffisamment confiance pour laisser Dieu agir librement. Chaque fois que nous observons une recherche de contrôle, c’est un signe de peur: nous adoptons ces attitudes lorsque nous pensons notre sécurité menacée, donc quand la confiance manque.

Le pain… et la parole!
Les textes que nous avons lus présentent un Dieu attentif aux besoins de son peuple, que ce soit par une nourriture quotidienne, ou par les vêtement et sandales qui ne s’usent pat. Dieu est aussi attentif aux besoins de Jésus: sitôt que le diable repart, les anges viennent le servir. Toutefois, la pointe n’est pas dans la subsistance nécessaire. Dans les deux textes, nous lisons que « L’homme ne vivra pas de pain seulement. » Ce n’est que la moitié du parallélisme; en plus du pain, nous avons aussi besoin de la parole de Dieu!
Nous utilisons malheureusement le seul mot “vie” en français alors que le grec distingue la dimension biologique (βιὸς) d’une dimension plus globale (ζωὴ); dans le premier cas, nous avons uniquement besoin de la subsistance alors que dans l’autre cas, nous avons aussi besoin d’une parole, donc de la relation. Nous pouvons revenir notre expérience récente; qu’est-ce qui nous a permis de nous sentir pleinement vivants, pleinement humains durant le confinement? Certes, nous avons eu la nourriture nécessaire pour la traverser, mais nous avons aussi eu besoin d’avoir des interlocuteurs! La vie que Dieu nous donne implique aussi cette dimension-là. Israël survit dans le désert en faisant concrètement l’expérience que son Dieu veille sur lui et Jésus résiste au diable grâce à la confiance qu’il est le Fils que Dieu aime. Quelle place prend cette confiance pour nous? Nous sommes probablement dans le même cas que le peuple qui a besoin qu’elle grandisse encore.
Notre expérience récente nous permet aussi de voir que notre confiance se construit à partir de notre expérience. D’un côté, nous n’avions jamais connu une telle situation – c’était un saut dans l’inconnu – et de l’autre, nous n’avons pas été totalement pris par la panique. Pourquoi cela? Parce que nous avons déjà fait l’expérience que nos autorités sont capables de prendre de bonnes décisions, parce qu’à une échelle plus modeste nous avons déjà dû limiter les contacts, parce que nous avons vu des chemins s’ouvrir dans des situations difficiles. Que notre confiance soit en Dieu, en d’autres personnes ou en nous-mêmes, c’est notre expérience qui nous permet de nous appuyer dessus. Lorsque nous voyons nos élans pour prendre le contrôle d’une situation, c’est aussi notre mémoire qui peut nous ramener à la confiance.

Nicolas Merminod.