Vendredi-Saint 10 avril:
Matthieu 27,11-26: Jésus comparut devant le gouverneur. Le gouverneur l’interrogea: «Es-tu le roi des Juifs?» Jésus déclara: «C’est toi qui le dis»; mais aux accusations que les grands prêtres et les anciens portaient contre lui, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit: «Tu n’entends pas tous ces témoignages contre toi? » Il ne lui répondit sur aucun point, de sorte que le gouverneur était fort étonné. À chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher à la foule un prisonnier, celui qu’elle voulait. On avait alors un prisonnier fameux, qui s’appelait Jésus Barabbas. Pilate demanda donc à la foule rassemblée: « Qui voulez-vous que je vous relâche, Jésus Barabbas ou Jésus qu’on appelle Messie? » Car il savait qu’ils l’avaient livré par jalousie. Pendant qu’il siégeait sur l’estrade, sa femme lui fit dire: « Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste! Car aujourd’hui j’ai été tourmentée en rêve à cause de lui. » Les grands prêtres et les anciens persuadèrent les foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus. Reprenant la parole, le gouverneur leur demanda: « Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche? » Ils répondirent: « Barabbas. » Pilate leur demande: « Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Messie? » Ils répondirent tous: « Qu’il soit crucifié! » Il reprit: « Quel mal a-t-il donc fait? » Mais eux criaient de plus en plus fort: « Qu’il soit crucifié! » Voyant que cela ne servait à rien, mais que la situation tournait à la révolte, Pilate prit de l’eau et se lava les mains en présence de la foule, en disant: « Je suis innocent de ce sang. C’est votre affaire! » Tout le peuple répondit: « Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants! » Alors il leur relâcha Barabbas. Quant à Jésus, après l’avoir fait flageller, il le livra pour qu’il soit crucifié.

Même si je la connais, ce récit continue à me choquer par le chaos qu’il met en scène. Et au milieu de cela, Pilate est le seul à essayer de comprendre ce qui se passe,  à tenter de mettre de l’ordre. Mais c’est mission impossible; il pose des questions et ne reçoit aucune réponse: Jésus reste silencieux et la foule ne fait que réclamer l’exécution par ses cris. D’un côté comme de l’autre, aucun dialogue n’est possible, si bien que Pilate ne peut rien faire pour sauver Jésus.  Je vous invite à méditer ce récit à partir de quelques citations du psychiatre Philippe Jeammet.
« Dans l’échange, la seule chose que l’on maîtrise est la destruction. » En refusant le dialogue, la foule ne prend pas de risque; elle reste dans ce qu’elle maîtrise. Elle se sent puissante par le nombre de personnes qui la compose en se fondant dans une masse aussi informe qu’anonyme. Difficile de savoir ce qui va se passer si Jésus est épargné, mais s’il meurt, ce sera simplement un agitateur de moins… Et pour nous-mêmes, combien de fois avons-nous préféré rompre les contacts que prendre le risque d’être déplacés dans une relation? La perspective de continuer sans l’autre est souvent plus rassurante que celle de continuer avec lui. La foule a en tout cas fait son choix.
« On en revient toujours aux mêmes lois: quand on opte pour l’échange et le plaisir, on dépend de la bonne volonté de l’autre. » Cette citation pourrait décrire l’attitude de Jésus. De son côté, il ouvre à la relation et accepte que ses interlocuteurs puissent le rejeter; c’est d’ailleurs ce qu’il fait ici. Choisir la relation, c’est se mettre à la merci de l’autre: est-ce qu’il pourra vraiment nous recevoir, nous accueillir? L’attitude la moins risquée est de faire un pas de recul. En Jésus, Dieu fait le choix contraire et assume pleinement le risque de ne pas être accueilli. Il prend le risque de la relation et donc le risque d’être rejeté. Dieu se révèle comme celui qui espère que les désirs se rencontrent et non comme celui qui imposent les siens.
« Quelle que soit notre douleur, nous avons le pouvoir de choisir comme valeur la vie plutôt que la mort. » Revenons à Pilate. Son souhait est clair: sauver Jésus. Il tente le dialogue, en vain. Il tente le marchandage, en vain. Il tente de mettre la foule face à ses responsabilité, en vain… Il ne comprend pas cette haine envers Jésus et veut choisir la vie, mais ses moyens sont limités, si bien qu’il est finalement contraint de choisir la mort. Ce n’est ici pas l’absence d’argument qui convainc Pilate, mais probablement la crainte d’une révolte populaire qui le fait céder.
Ce développement paraît bien pessimiste… Il me paraît à propos; Vendredi saint n’est pas le jour le plus joyeux de notre calendrier liturgique. Ne nous arrêtons pas là et regardons à notre confiance de croyants. Comme Pilate, nous n’avons pas toujours les moyens de choisir la vie. C’est justement parce que nous sommes conscients de la difficulté à choisir la relation et la vie que celles-ci nous paraissent extraordinaires. La Passion de Jésus illustre notre difficulté à accueillir un autre que nous-mêmes, que celui-ci soit Dieu ou notre prochain. Puis Pâques nous rappelle que notre Dieu continue à prendre le risque de la relation avec nous, même si nous n’avons pas su l’accueillir avant.

 

Jeudi 9 avril:
Matthieu 26,26-29: Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit; puis, le donnant aux disciples, il dit: « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna en disant: « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. Je vous le déclare: je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le Royaume de mon Père. »

Pour nous représenter ce repas, abandonnons l’image de nos cultes. Cette scène a lieu lors d’un véritable repas; Jésus et ses disciples mangent, boivent, discutent et chantent. Malgré la gravité de la situation, le contexte paraît plutôt joyeux. La tristesse n’est présente qu’en filigrane: les disciples sont attristés à l’idée que l’un d’eux va trahir Jésus (26,22) et ce dernier n’est touché par la tristesse qu’à Gethsémani (26,37). Après avoir cheminé avec ses disciples, Jésus prend congé d’eux. Par ce repas, il récapitule ce qu’il leur a enseigné par ses paroles et ses actions.
« Ceci est mon corps. Ceci est mon sang. » Le pain que mangent les disciples est le corps de Jésus qui est ainsi présent en eux. Le vin qu’ils boivent  est le sang de Jésus qui est ainsi présent en eux. Jésus est le pain qui renouvelle la force de ses disciples et il est le vin qui les réjouit. L’image est forte. C’est un symbole, et c’est aussi davantage qu’un symbole puisqu’il dit une présence réelle. Quand nous communions, nous sommes invités à être renouvelés en Christ afin que nous incarnions ce qu’il nous  enseigne par ses paroles et ses actions.
Ce dernier repas est… aussi le premier. Il y en aura d’autres, avec le vin nouveau, le vin du règne du Père. Durant son ministère, Jésus se réjouit de constater l’arrivée de règne. Une règne réel qui n’est pas encore pleinement réalisé. Un règne qui continue à se réaliser avec nous, à travers nous, surtout si nous sommes renouvelés par le Christ, si notre force et notre envie d’avancer viennent de lui.
Par ce repas, Jésus prend congé de ses disciples et les envoie dans le monde afin que le règne de Dieu se réalise. À notre tour, nous pouvons être renouvelés et envoyés. Vivons ce repas dans la joie de Jésus qui nous transforme et dans la joie de Jésus qui, notamment à travers nous, renouvelle le monde.

 

Mercredi 8 avril:
Matthieu 26,69–27,10:  Or Pierre était assis dehors dans la cour. Une servante s’approcha de lui en disant: « Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen! » Mais il nia devant tout le monde, en disant: « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » Comme il s’en allait vers le portail, une autre le vit et dit à ceux qui étaient là: « Celui-ci était avec Jésus le Nazôréen. » De nouveau, il nia avec serment: « Je ne connais pas cet homme! » Peu après, ceux qui étaient là s’approchèrent et dirent à Pierre: « A coup sûr, toi aussi tu es des leurs! Et puis, ton accent te trahit. » Alors il se mit à jurer avec des imprécations: « Je ne connais pas cet homme! » Et aussitôt un coq chanta. Et Pierre se rappela la parole que Jésus avait dite: « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et pleura amèrement.Le matin venu, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire condamner à mort. Puis ils le lièrent, ils l’emmenèrent et le livrèrent au gouverneur Pilate. Alors Judas, qui l’avait livré, voyant que Jésus avait été condamné, fut pris de remords et rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens, en disant: « J’ai péché en livrant un sang innocent. » Mais ils dirent: « Que nous importe! C’est ton affaire! » Alors il se retira, en jetant l’argent du côté du sanctuaire, et alla se pendre. Les grands prêtres prirent l’argent et dirent: « Il n’est pas permis de le verser au trésor, puisque c’est le prix du sang. » Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cette somme le champ du potier pour la sépulture des étrangers. Voilà pourquoi jusqu’à maintenant ce champ est appelé: “Champ du sang”. Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie: Et ils prirent les trente pièces d’argent: c’est le prix de celui qui fut évalué, de celui qu’ont évalué les fils d’Israël. Et ils les donnèrent pour le champ du potier, ainsi que le Seigneur me l’avait ordonné.

Tous les disciples ont abandonnés Jésus, mais Pierre et Judas ont une place particulière. Et pour chacun d’eux, Jésus prononce une parole qui se réalise ensuite.
Pierre est le disciple qui a affirmé et répété sa fidélité. Pourtant, au moment où cette fidélité est éprouvée, elle se révèle bien fragile. Jésus l’avait annoncé, mais Pierre l’avait nié… Il prend ici conscience que son maître avait raison… C’est ce Pierre faillible, ce Pierre incapable d’assumer ses paroles qui devient ensuite une figure centrale dans les premières communautés chrétiennes. Un homme qui a beaucoup parlé, qui a trop parlé et s’est révélé incapable d’assumer toutes ces paroles. Un homme finalement défait, un homme qui a pris conscience de ses propres limites. Un homme surtout que Jésus continue à appeler et qui retrouvera le Ressuscité en Galilée. Pierre découvre sa juste place et devient véritablement disciple de Jésus. C’est bien à travers ses désillusions qu’il peut devenir un témoin de Jésus et continuer ensuite à annoncer le royaume des cieux.
Quand Jésus parlait de celui qui le trahirait, il disait: « Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne fût pas né, cet homme-là! » Ces paroles avaient perturbé Judas qui avait alors demandé si c’était bien lui… Là encore, Jésus avait raison. Quand il apprend que Jésus a été condamné, Judas est complètement déstabilisé et voudrait tout annuler. Pourquoi a-t-il trahi Jésus? Le texte ne donne aucune raison et les 30 deniers représentent une somme trop modeste pour être un motif suffisant. Aucune réponse à ce pourquoi; juste les regrets de Judas, le désespoir de celui qui était l’un des Douze… Il ramène l’argent, mais les prêtres le refusent; ils ont obtenu ce qu’ils voulaient et laissent Judas avec son argent, et sa culpabilité. Rien qui puisse soulager Judas, aucun secours tangible. Il ne supporte plus cet argent et le jette dans le Temple, il ne supporte plus sa culpabilité et se pend. Sa culpabilité et l’absence de secours étaient trop lourdes pour lui. La mort de Judas confirme l’annonce de Jésus: « Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne fût pas né, cet homme-là! »
Deux disciples infidèles, deux hommes qui ont abandonné Jésus et qui sont accablés de regrets. Ils connaissent pourtant des sorts divers. Pierre s’attache toujours plus à Jésus, si bien que son manquement devient une étape d’une histoire plus importante. De son côté, Judas ne trouve aucun secours, et ne revient pas vers celui qu’il a livré, si bien qu’il n’y a plus de suite possible pour lui; cet épisode est le point final de son histoire.

 

Mardi 7 avril:
Matthieu 26,36-56: Alors Jésus arrive avec ses disciples à un domaine appelé Gethsémani et il leur dit: « Restez ici pendant que j’irai prier là-bas. » Emmenant Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors: « Mon âme est triste à en mourir. Demeurez ici et veillez avec moi. »
Et allant un peu plus loin et tombant la face contre terre, il priait, disant: « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi! Pourtant, non pas comme je veux, mais comme tu veux! » Il vient vers les disciples et les trouve en train de dormir; il dit à Pierre: « Ainsi vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi! Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation. L’esprit est plein d’ardeur, mais la chair est faible. »
De nouveau, pour la deuxième fois, il s’éloigna et pria, disant: « Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que ta volonté se réalise! » Puis, de nouveau, il vint et les trouva en train de dormir, car leurs yeux étaient appesantis.
Il les laissa, il s’éloigna de nouveau et pria pour la troisième fois, en répétant les mêmes paroles. Alors il vient vers les disciples et leur dit: « Continuez à dormir et reposez-vous! »
« Voici que l’heure s’est approchée où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs.
  Levez-vous! Allons! Voici qu’est arrivé celui qui me livre. »  Il parlait encore quand arriva Judas, l’un des Douze, avec toute une troupe armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres et les anciens du peuple. Celui qui le livrait leur avait donné un signe: « Celui à qui je donnerai un baiser, avait-il dit, c’est lui, arrêtez-le! » Aussitôt il s’avança vers Jésus et dit: « Salut, rabbi! » Et il lui donna un baiser. Jésus lui dit: « Ami, te voici! » S’avançant alors, ils mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent.
Et voici, un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui emporta l’oreille. Alors Jésus lui dit: « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges? Comment s’accompliraient alors les Ecritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi? » En cette heure-là, Jésus dit aux foules: « Comme pour un hors-la-loi vous êtes partis avec des épées et des bâtons, pour vous saisir de moi! Chaque jour j’étais dans le temple assis à enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais tout cela est arrivé pour que s’accomplissent les écrits des prophètes. » Alors les disciples l’abandonnèrent tous et prirent la fuite.

Jésus est en proie à la tristesse et à l’angoisse; il ne veut pas souffrir, il ne veut pas mourir. Il sait que le dénouement approche. Il sait aussi qu’il veut l’éviter et prie son Père dans ce sens. Le point qui ressort est sa solitude. Il prie, mais Dieu ne répond pas. Il appelle ses disciples à prier, mais ceux-ci s’endorment. Jésus est en proie à la tristesse et à l’angoisse, et surtout, il est seul…
Il prie son Père une première fois, puis réveille ses disciples. Il prie son Père une deuxième fois, voit ses disciples dormir et ne réagit pas. Il prie son Père une troisième fois, et bénit le sommeil de ses disciples; ce n’est qu’à l’arrivée des gardes qu’il les réveille. Les choses ne sont pas comme Jésus les aurait voulues, mais il les accepte sans révolte. Il accepte le sommeil de ses disciples, et même, il le bénit. Il accueille Judas sans agressivité et se laisse arrêter résistance.
Les disciples se sont endormis, ils ont été incapables d’accompagner Jésus dans cette étape, et ce n’est qu’à son arrestation que l’un d’eux réagit. La Passion était annoncée, mais ce n’est qu’une fois qu’elle devient concrète que les disciples réagissent, commencent à agir. Jésus avait annoncé par trois fois ce qui arriverait et si les disciples n’ont pas accueilli ces annonces positivement, ils n’ont en tout cas rien fait pour éviter cette échéance. L’annonce de la Passion ne provoque pas de grande réaction; ce n’est que la Passion elle-même qui met en mouvement.
Et pourtant, cette réaction d’un disciple fidèle est annulée par Jésus. Il annule la blessure du soldat et rabroue son disciple. Il dit que s’il l’avait voulu, des anges seraient venus prendre sa défense. Jusque là, la solitude de Jésus était pesante; elle devient ici habitée. Lorsque Jésus est arrêté, il subit un sort qu’il aurait voulu éviter, mais surtout, il vit un sort qu’il a pleinement accepté. Si Jésus traverse ainsi la Passion, ce n’est pas parce qu’il était incapable de l’éviter, mais bien parce qu’il l’a accepté. Jésus commence son ministère en annonçant que le royaume des cieux s’est approché (Mt 4,17). C’est pour révéler la réalité de cette Bonne Nouvelle qu’il a agi avec puissance pour guérir les malades, c’est encore pour révéler cette réalité qu’il se dépouille ici de toute puissance.
Jésus accepte; il semble apaisé. Ce sont maintenant les disciples qui prennent peur et fuient. La solitude de Jésus est à nouveau mise en avant. Jésus ne choisit pas d’être seul, mais il accepte que ses disciples soient incapables de le suivre. Pour Jésus, c’est plus important de révéler le royaume des cieux aux humains que de réaliser sa propre volonté.

 

Lundi 6 avril:
Matthieu 26,17-29: Le premier jour des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus: « Où veux-tu que nous te préparions le repas de la Pâque? Il dit: « Allez à la ville chez untel et dites-lui: “Le Maître dit: Mon temps est proche, c’est chez toi que je célèbre la Pâque avec mes disciples.” » Les disciples firent comme Jésus le leur avait prescrit et préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus était à table avec les Douze. Pendant qu’ils mangeaient, il dit: « En vérité, je vous le déclare, l’un de vous va me livrer. » Profondément attristés, ils se mirent chacun à lui dire: « Serait-ce moi, Seigneur? » En réponse, il dit: « Il a plongé la main avec moi dans le plat, celui qui va me livrer. Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui; mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré! Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne fût pas né, cet homme-là! » Judas, qui le livrait, prit la parole et dit: « Serait-ce moi, rabbi? » Il lui répond: « Tu l’as dit! »
Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit; puis, le donnant aux disciples, il dit: « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna en disant: « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. Je vous le déclare: je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le Royaume de mon Père. »

Les disciples consultent Jésus pour savoir où il veut vivre le repas de la Pâque. La commémoration de la sortie d’Égypte se rapproche, alors les Juifs préparent le repas traditionnel. Ce n’est pas uniquement la génération de Moïse et Aaron qui a été libérée, mais bien chaque Israélite de toute génération, d’où le devoir de répéter ce repas (Ex 12). Jésus et ses disciples préparent le repas de la libération juste avant que Jésus ne soit arrêté…
Alors que chacun est attablé, le repas qui devrait être festif est entaché par l’annonce que l’un des disciples va livrer Jésus. Le fait que chacun pose la question de savoir si c’est lui rend la situation floue; faut-il comprendre que chacun se posait la question? Ou alors que les disciples doutent à ce point de leur fidélité envers Jésus? Impossible de trancher, mais l’annonce de Jésus provoque un inconfort réel.  Dans tous les cas, même celui qui livrera Jésus a sa place dans cette tablée dont personne n’est exclu. Drôle de repas pour commémorer la sortie d’Égypte,  surtout quand une arrestation va suivre…
Le fait que Jésus soit livré est présenté comme une fatalité; c’est ainsi que les Écritures se réalisent. Mais surtout, Jésus a attaqué trop frontalement les autorités religieuses pour s’en sortir indemne. En enseignant le vrai sens de la Loi au peuple, il a rencontré la résistance de ces autorités qui voyaient leur influence baisser, leurs certitudes ébranlées. Le peuple a bien été libéré d’Égypte et a reçu la Loi pour rester dans cette liberté, mais plutôt que de rester libre, il s’est mis sous l’esclavage de la Loi. Ou plutôt, des maîtres de la Loi. Jésus sera arrêté pour avoir rendu sa liberté au peuple…
Le repas de la Pâque n’est pas uniquement pour la génération qui est sortie d’Égypte, mais aussi pour toutes les suivantes. De même, ce repas n’est pas uniquement pour les disciples présents, mais aussi pour la multitude des absents à cette tablée. La nouveauté est que ce repas est tourné vers l’avenir; ce repas annonce celui du règne du Père. Jésus transforme le sens; ce n’est plus la commémoration d’une libération passée, mais l’anticipation du futur espéré.  En partageant le pain, les disciples sont nourris du corps de Jésus, de son enseignement. En buvant le vin, ils sont abreuvés de son sang, de sa vie.  Manger et boire pour reprendre des forces, pour continuer la marche dans la liberté, comme le peuple sorti d’Égypte. Reprendre des forces  pour participer à rendre cette liberté réelle.