Traversés par la sève (célébration semaine de l’unité)
Jean 15,1-17

Des questions de base
Qu’arrive-t-il quand le sarment ne demeure plus sur le cep? Comme il ne reçoit plus de sève, il n’y a aucun suspense: il se dessèche et meurt. L’image est parlante, sa conséquence aussi; nous ne pouvons porter du fruit qu’en demeurant en Jésus. Nous voilà avertis, soit… Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour nous aujourd’hui? Je me pose deux questions: 1) comment demeurer en Jésus?, et 2) quel fruit porter?

Demeurer en Jésus
Concrètement, comment est-ce que nous demeurons en Jésus? Il y a des réponses classiques, comme la prière et la méditation de textes bibliques, ou encore des lectures spirituelles. Bonne nouvelle, il y a d’autres possibilités: la relation avec Jésus n’est pas réservée à ceux qui aiment la lecture et le recueillement! Nous pouvons aussi demeurer en lui à travers les relations humaines, notamment quand il s’agit de prendre soin d’autrui. J’ai rencontré des personnes qui demeurent en Jésus à travers l’art, en particulier la peinture et la musique. Je donne quelques exemples, probablement les plus répandus, mais nous pouvons bien sûr en imaginer d’autres! Une piste encore mérite d’être mentionnée, c’est la Cène, le fait communier à la vie de Jésus en mangeant sa chair et en buvant son sang (6,53-58).
Demeurer en Jésus, c’est laisser sa vie nous traverser et nous pouvons reconnaître cela au désir qui nous anime. Pour reprendre les mots d’Augustin, “un désir qui appelle Dieu est déjà une prière”. Quels sont donc les moments où nous prions? De quelle manière ce désir se manifeste-t-il en nous? Est-ce que nous sentons notre cœur battre? Est-ce que nous sentons des fourmillements, du chaud ou du froid dans notre corps? Est-ce que nous sommes simplement joyeux et paisibles, même dans l’adversité? Les questions sont simples, j’espère que les réponses le sont aussi pour tout le monde… mais j’avoue avoir un doute.
Avec nos diverses sensibilités, nous avons probablement des avis différents sur la “bonne” manière de demeurer en Jésus. Dans ce cas, j’espère que nous avons l’humilité de reconnaître que si notre manière nous fait rayonner de joie, elle n’est peut-être pas autant porteuse de vie pour les autres.

Porter du fruit
Le fait de rayonner permet de faire le lien avec mon autre question: quel fruit porter? Le sarment sait-il qu’il porte du raisin? J’en doute et je suis en tout cas certain qu’il ne s’en préoccupe absolument pas; il le fait naturellement tant qu’il demeure sur le cep. En demeurant en Jésus, quel fruit portons-nous? Dans son récit du ministère de Jésus, l’Évangile selon Jean insiste particulièrement sur la vie: la lumière des hommes (1,4), la foi qui ouvre à la vie éternelle (3,15 et 11,25-26), l’eau qui transforme celui qui la reçoit en source jaillissant de vie éternelle (4,14), le pain de vie (6,35) qui fait vivre pour l’éternité (6,51), les paroles de Jésus qui sont vie (6,63)… L’évangile insiste aussi sur le fait que Jésus ne fait “que” révéler le Père, prolonger l’action de Dieu; cette vie qui jaillit à la rencontre de Jésus est donc l’œuvre du Père. Demeurer en Jésus, c’est vivre en Dieu. Porter du fruit, c’est permettre à cette vie de rayonner à travers nous.
Quand nous parlons de communauté vivante, nous pensons souvent à des communautés nombreuses ou ayant des membres jeunes, mais est-ce bien cela que nous annonce Jésus? J’ai un doute. Au fond, le ministère de Jésus reste dans un certain anonymat et chaque fois qu’il est prié d’accomplir un miracle pour être reconnu comme Messie, il s’y refuse; son temps n’est pas encore venu. Toutefois, il insiste sur ses œuvres qui révèlent sa vie et annonce que celui qui croit en lui fera des œuvres encore plus grande (14,12). Voilà qui doit nous encourager: à notre tour, nous pouvons prolonger l’œuvre de Jésus et même faire davantage!
Je crois que ce témoignage n’est pas seulement un enjeu individuel mais aussi un enjeu communautaire. Questionnons-nous sur la vie qui jaillit de nos communautés. Dans notre diversité, nous mettons en avant la démographie de notre communauté, la tradition où notre Église plonge ses racines, la spiritualité qui s’y vite… Revenons à la simple question: en quoi tout cela fait-il rayonner la vie de Jésus autour de nous et à l’extérieur de notre communauté? Nous ne sommes pas invités à nous vanter ou nous morfondre mais à reconnaître l’œuvre de Dieu pour le monde. Dans notre contexte actuel, je me réjouis que les communautés conservent une base solide et tiens à me rappeler que nous sommes appelés à porter du fruit d’abord pour Dieu et non pour nous-mêmes, ni même pour notre communauté. Concrètement, que faisons-nous pour les personnes qui sont touchées directement par le Covid et pour qui c’est davantage qu’une grosse crève? Et pour ceux qui ne peuvent pas voir leurs proches et se retrouvent isolés? Et pour le personnel hospitalier qui est bien chargé? Et pour les personnes dans les institutions qui voient leurs conditions de vie et de travail se détériorer? Et pour les personnes qui perdent leur gagne-pain? Une parole de Zwingli est gravée dans la pierre du Grossmünster: « Pour l’amour de Dieu, faites quelque chose de courageux! » Bien que moi-même peu imaginatif, je me réjouis de l’imagination de certains! Des gestes de solidarité qui maintiennent l’envie de vivre, des dons pour soutenir les personnes dans le besoin, une communauté de soutien qui persévère même à distance… Autant de fruits qui manifestent la vie infinie de Jésus en nous, et vous connaissez probablement d’autres exemples encore! La question n’est pas tant de savoir quel fruit nous voulons porter mais de reconnaître le fruit que Jésus porte à travers nous.

Envoi
Nos communautés sont des racines; les liens qui nous unissent nous permettent de nous remettre ensemble devant Dieu et de le découvrir, une manière de demeurer en Jésus. Que se passe-t-il à ce moment? Tout comme la sève irrigue le sarment et lui fait porter du fruit, la vie de Jésus nous traverse et porte du fruit. Notre joie de croyants est d’être relié à lui, d’être traversé par sa vie, de sentir Dieu vivre en nous. Même si nous avons pris l’initiative de nous engager dans une communauté, nous faisons l’expérience que c’est Dieu qui nous a choisis, qui a pris l’initiative de la relation. Réjouissons-nous pleinement: nous ne sommes pas des serviteurs servant aveuglément leur maître mais des amis de Jésus qui choisissent de s’engager avec lui dans le monde.

Amen.
Nicolas Merminod