Le couple comme expérience de foi

Genèse 2,18-24 1Corinthiens 13,1-13

Le couple, un thème qui interpelle
En ce jour de Saint Valentin, j’ai envie de parler du couple. Je vous rassure tout de suite: au vu de mon parcours personnel, je n’ai pas de leçons à donner. Je tiens à aborder ce thème pour au moins deux raisons:

  • La première est que le couple est central dans notre société, dans nos vies. Quelle que soit notre situation conjugale, elle prend de la place. Pour ceux qui sont en couple, la relation est source de joie… et de difficultés; le conjoint est généralement la personne la plus proche, donc aussi celle avec qui il y a les questions les plus importantes. Pour ceux qui ne le sont pas, il peut y avoir des questions, des souvenirs heureux ou tristes, ou la joie d’une liberté plus grande. Malheureusement, j’ai aussi l’impression que nous restons à une vision caricaturale du couple: nous considérons positivement un couple qui reste ensemble, sans trop nous demander à quel point leur relation est porteuse de vie et de joie. Le couple prend de la place dans nos vies et je trouve que nous en parlons peu dans l’Église réformée.
  • La seconde est que nous cherchons souvent dans les textes bibliques des réponses quant à notre relation avec Dieu ou avec “les autres” (au sens large), mais pas tellement pour notre vie de couple. Si les textes de lois – comme le Décalogue – donnent peu de repères dans ce domaine, je suis convaincu que d’autres textes en donnent davantage.

Pour ces raisons et parce qu’ils sont souvent choisis par les couples qui se marient, nous explorons ces textes aujourd’hui, avec la confiance qu’ils peuvent toujours nous inspirer aujourd’hui.

Genèse, institution du couple?
Ce texte considère l’humain comme un être relationnel. Pour le dire mieux, ce n’est qu’après la création de la femme que l’homme devient pleinement humain. Dieu crée les animaux, mais l’homme ne peut pas avoir de relation réellement satisfaisante avec eux; ils sont nommés puis ne sont plus mentionnés. Dieu le reconnaît et ce constat d’échec l’amène à créer la femme. Nos traductions disent que Dieu crée une aide pour l’homme, ce qui fausse notre compréhension. En effet, la racine utilisée (רזע) désigne plutôt le secours: elle est souvent utilisée lorsque Dieu vient au secours de son peuple. Autrement dit, la femme n’a pas pour vocation d’être la servante de l’homme mais bien d’être le secours qui lui permet de déployer son potentiel, d’être pleinement humain. De plus, si elle est plus proche de l’homme que ne le sont les animaux, elle est toutefois différente de lui. C’est donc précisément parce que le conjoint n’est pas exactement comme nous que la relation est possible et qu’il nous fait évoluer.
Un point à relever est la tendance narcissique de l’homme. En se réjouissant d’avoir trouvé “l’os de ses os et la chair de sa chair”, il ramène tout à lui. Il renforce cette identification puisque le nom de la femme (השׁא) découle directement de celui de l’homme (שׁיא); c’est le même mot avec simplement une terminaison féminine. Que faisait l’homme pendant que Dieu créait la femme? Il était passif puisqu’il dormait. Il se reconnaît dans la femme et semble ainsi oublier qu’une part lui échappe puisque la femme est pleinement crée par Dieu et non une forme de sous-homme. Cela me pose la question de savoir à quel point nous reconnaissons réellement que l’autre est différent de nous-mêmes. Dans tout couple – et plus largement dans toute relation –, il y a le risque de réduire l’autre à nous-mêmes ou de nous fondre en lui. Même si l’homme et la femme forment une seule chair, ils restent deux êtres distincts, deux être en relation.
Je crois que ce texte doit continuer à nous interpeler, qu’il continue à être porteur de vie aujourd’hui. Dans notre couple en particulier, et dans nos relations plus largement, nous sommes appelés à accueillir l’autre comme un humain que Dieu met sur notre chemin et avec qui il nous invite à réaliser notre potentiel humain. Nous n’y arrivons pas à chaque fois et choisissons souvent la rupture parce que l’autre ne répond pas parfaitement à nos attentes, parce que son altérité nous pose un problème trop grand. Je me permets un commentaire personnel; je pense que la rupture est parfois l’option la plus porteuse de vie si bien qu’une rupture n’est pas forcément un échec. Et je ne connais pas un couple qui ait traversé la vie ensemble sans jamais se demander s’il valait mieux rester ensemble ou se séparer. Je vois aussi la joie simple d’être ensemble de couples qui ont franchi ces écueils et continué à se secourir mutuellement pour s’élever vers une vie plus pleine, plus accomplie.

1 Corinthiens, chari dans le couple
Sans surprise, les couples préparant leur mariage choisissent presque toujours ce texte. Je les comprends, cette description de l’amour touche à la perfection et correspond à ce que nous pouvons espérer vivre avec notre conjoint. Un amour sans lequel rien n’a de sens, un amour tourné vers la générosité et qui ignore la colère, un amour qui a un goût d’éternité. Cela correspond à la vision idéaliste que nous pouvons avoir de la relation dans le couple, même si nous sommes conscients que la réalité est souvent différente. Toutefois, une telle lecture relève de la mécompréhension. Pour être exact, il faudrait ici traduire par “charité” plutôt que par “amour”; cet amour si parfait décrit dans le texte correspond à la charité fraternelle dans la communauté et non à un idéal romantique. Pour être plus précis, cette charité est la réalisation de l’amour de Dieu: elle se réalise lorsque nous laissons toute la place à l’amour de Dieu pour en devenir des témoins, lorsque c’est Dieu lui-même qui aime les autres à travers nous.
Cette précision étant faite, je me dis que ce texte peut tout de même nous éclairer sur le couple. Cette charité est difficile à vivre dans la communauté; nous trouvons toujours qqch chez l’autre qui nous agace. Et comment la vivons-nous dans le couple? Quand nous ne sommes pas intimes avec qqun, nous pouvons garder le masque et appliquer une forme de respect imposée par cette distance. Or, le couple est un lieu où il n’y a pas cette distance… et pas toujours le respect non plus. C’est plus facile de passer pour qqun de patient avec les personnes que nous voyons dans un cadre précis qu’avec celles qui partagent notre quotidien. C’est difficile d’incarner cette charité fraternelle dans la communauté, et je crois que c’est encore plus difficile avec les intimes qui nous voient sans masque, lorsque nous n’avons pas le recul pour faire bonne figure. Et c’est une bonne chose; cela nous rappelle que nous sommes encore pleins de nous-mêmes, que l’amour de Dieu ne se manifeste pas à travers nous de manière constante. Nos intimes, en particulier le conjoint, nous montrent que nous avons encore du chemin à faire.
Dans cette perspective, notre conjoint est la personne avec qui nous pouvons nous efforcer de vivre cette charité… pour commencer. D’abord un cercle intime, puis celui-ci peut s’élargir progressivement; nous pouvons y intégrer les personnes de notre entourage et finalement tous les humains. Pour être pleinement cohérent dans notre foi et notre manière de vivre, c’est aussi – et même d’abord – envers nos intimes que nous devons manifester la bienveillance, jusqu’à ce que tous les humains nous deviennent intimes.

Un autre à aimer
Dans la tradition chrétienne, nous trouvons deux voies pour spiritualité: individuellement et en communauté. Je regrette que la voie du couple n’ait pas été davantage approfondie… Que l’autre partage ou non nos convictions, le couple est un lieu privilégié pour expérimenter des valeurs évangéliques comme la patience, le pardon, la solidarité, l’accueil de la différence. En vivant cela dans le couple, nous apprendrons peut-être à nous ouvrir pour faire de la place à Dieu.

Amen.
Nicolas Merminod