Ces besoins qui nous amènent à la relation

Exode 16,2-18
Jean 6,22-40

Amour et besoin

Durant cette période particulière, nous voyons beaucoup certaines personnes – surtout celles avec qui nous vivons – et peu les autres. Nous nous rendons aussi compte que certaines nous manquent et d’autres… beaucoup moins. Ce chamboulement nous donne l’occasion de nous pencher sur nos liens, sur ce qui les motive.
Est-ce que nous ne confondons pas amour et besoin? Bien entendu, nous aimons les personnes de notre entourage et nous aimons être avec eux; nous aimons notre conjoint, nos enfants, nos parents, nos amis… Je ne remets pas en cause cet attachement, mais propose une question supplémentaire: à quel point est-ce nous avons en fait besoin d’eux? En réfléchissant à notre entourage, quels sont les besoins que nous pouvons satisfaire à travers nos relations? Soyons réalistes: il y a toujours un besoin que nous comblons, nos relations ne sont jamais complètement gratuites. Des personnes qui nous apportent du soutien dans les moments difficiles, des proches avec qui partager nos joies et nous réjouir. Dans le cadre de la famille, qqun qui fait le ménage et la cuisine…

Le besoin comme porte d’entrée
Nous avons des besoins et notre entourage nous aide à les satisfaire. Au fond, si nous n’avions pas de besoin, nous n’aurions pas besoin des autres et nous serions très bien tout seuls. Nous pourrions nous suffire, sans rechercher le contact, sans chercher à avoir des interlocuteurs. Seulement, ce n’est pas le cas, et heureusement! Et dans le cas où nous voulons nous croire parfaits et ne rechercher le contact que pour aider les autres, nous pourrions interroger cette envie d’aider, ce besoin d’aider. Mon début d’expérience comme pasteur me permet de confirmer ce que disent ceux dont le travail est dans la relation: nous recevons toujours qqch dans ces relations. Au contact des autres, nous recevons du soutien, des coups de mains, de la joie, mais aussi de la reconnaissance, de la considération, de l’affection… Il n’y a finalement jamais un gagnant et un perdant, mais bien deux personnes qui ressortent grandies de cette rencontre.
Des besoins, oui, mais quid de l’amour? S’il y a de toute manière des besoins, il n’y a pas nécessairement d’amour. Je ne veux pas que nous culpabilisions d’avoir des besoins, et surtout pas de les satisfaire à travers nos différents contacts. Nos besoins sont une réalités, mais une réalité qui est une chance: ils nous forcent à nous ouvrir aux autres, à prendre le risque de commencer et entretenir des relations. Nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes: nous avons eu besoin de nos parents et nous leur avons permis d’être pleinement parents, nous avons besoin de nos amis et ils ont probablement besoin de nous aussi, nous avons besoin de l’affection du conjoint et il a probablement aussi besoin de la nôtre. Je suis convaincu que nos besoins sont avant tout des portes.
Une porte d’entrée, mais qui ne dit encore rien de la suite. Dans la suite, il y a toujours des besoins, mais ils évoluent. Avec un de mes amis, nous nous sommes rapprochés parce que nous sommes tombés malades pendant un voyage et sommes restés les deux pendant que le reste du groupe faisait une excursion. Un besoin de compagnie qui s’est transformé en amitié solide. Avec un autre, nous avions plus ou moins le même gabarit et sommes devenus partenaires d’entrainement au judo. Quand nos morphologies ont évolué différemment, nous avons continué à nous entrainer ensemble et quand j’ai arrêté le judo, nous avons continué à boire des bières. Nous échangeons d’abord des coups de main, nous recevons ou donnons du soutien, nous avons besoin de ne pas être seuls, et au fil du temps nous prenons conscience que nous échangeons de l’amitié, de l’affection, de l’amour. Nous partons d’un besoin qui peut-être nous préoccupe, mais dans la relation, nous découvrons que ces besoins sont plus que comblés et qu’une nouvelle dimension s’est ouverte.

Le besoin qui nous mène toujours plus loin
Dans l’Évangile selon Jean, c’est bien parce que Jésus a répondu au besoin de nourriture de 5’000 hommes en leur donnant du pain que ceux-ci Le cherchent et ne veulent pas Le laisser partir. Dans le dialogue que nous avons lu, Jésus révèle comment ce pain est une porte ouverte sur la relation à Dieu. Il leur a donné de quoi nourrir le corps et annonce qu’Il veut leur donner un pain qui les rende pleinement vivants. Pas seulement le corps, mais vraiment le sentiment de vivre, d’exister. Comme dans les exemples que j’ai donné avant, ce que Jésus propose dépasse largement l’attente initiale de ces hommes qui ne voulaient que du pain.
Les hommes veulent juste que Jésus fasse comme Moïse. Pourtant, Moïse n’a rien fait. Moïse dit bien que ce n’est pas lui qui donne la manne, mais Dieu. De même, Jésus explique que tout ce qu’Il fait n’a pour but que d’amener les personnes à Dieu. Ils ne sont là que pour témoigner de Dieu qui marche avec Son peuple. Dieu donne le pain, mais Il espère aussi une relation qui puisse aller plus loin; Il ne veut pas rester simplement une machine à distribuer du pain, mais que la relation puisse évoluer.
Les hommes sont désorientés; ils voulaient juste nourrir leur corps, comme le peuple dans le désert qui a pu survivre avec la manne… Ils prennent le pain, mais ils restent incrédules. Dans la suite du récit, ils se détournent d’ailleurs Jésus et n’arrivent pas à croire qu’à travers Lui, c’est vraiment Dieu qui vient à eux, simplement parce qu’ils connaissent Ses parents. Ils repoussent la main que Dieu leur tend, mais ils restent avec leur besoin de pain. Une nouveauté pour eux est que Jésus leur a ouvert les yeux; ce qu’ils recherchent, c’est bien le pain de vie.
Besoins des humains, oui, mais le besoin de Dieu dans tout ça? Dans ces relations, il y a toujours un échange. Simplement être notre Dieu, que nous soyons Son peuple. Pas une soumission radicale, mais la relation. Je crois autant en un Dieu qui pourrait faire sans peuple qu’à des parents qui feraient sans leurs enfants. Dans le fait de donner la vie, il y a le désir de la relation et de devenir parent. Ce ne sont pas seulement les parents qui veillent aux besoins de leurs enfants, mais aussi les enfants qui répondent à l’aspiration à leurs parents. Simplement parce qu’ils sont là, simplement en étant vivants.

Au risque de la relation
Nos besoins nous ouvrent des chemins et nous guident vers la vie. Ce n’est jamais seuls que nous pouvons être pleinement humains. Pour dire un sens de l’Église, ce n’est qu’en communauté que nous pouvons être pleinement humains, que nous pouvons être vivants. Le pain de vie, ce n’est pas celui que nous faisons tout seul dans notre coin, mais bien celui que nous recevons d’un Autre, dans la relation. Nos besoins nous font découvrir l’amour dans les relations que nous avons entre nous. Et même nos relations nous ouvrent à la vie; par la communauté nous découvrons la vie qui nous traverse et nous dépasse. Nos besoins sont un point de départ pour accueillir le pain de vie que Dieu nous donne.

Micolas Merminod