Luc 10, 30-35
Exode 2, 23 à 3, 10
Exode 4, 10-17

Comme le rappelle le récit de l’Exode, Dieu lui-même s’est rendu compte. Vous rendez-vous compte ? Dieu lui-même, qui voyait son peuple sans cesse, n’est-ce pas? Puisqu’il lui avait promis fidélité. Dieu lui-même qui se rend compte. Dieu qui vit ce mouvement intérieur que nous connaissons, qui va de la perception à la compréhension et à la mise en mouvement. Dieu se rendit compte…
Dans la parabole de Jésus, le Samaritain a vu. Il a vu la même chose que le prêtre et le lévite, la même scène. Mais lui en a été ému et il s’est arrêté. Mouvement intérieur qui va de la perception à la compréhension et à la mise en mouvement. Il s’est rendu compte.
Voir et faire. Entendre et agir. Les deux textes que nous avons entendus décrivent ce mouvement qui permet de sauver des vies. Et nous appelle à le faire nôtre.
Nous, aujourd’hui, nous avons vu des images de réfugiés. De bateaux en détresse. De camps bondés. De longues colonnes de marcheurs face aux barbelés.
Est-ce que nous nous rendons compte? Nous rencontrons, ou tout au moins nous voyons, de près ou de loin, des personnes en souffrance ou en difficulté, des personnes qui appellent à l’aide. Il y a là une première étape : pour qu’une souffrance soit vue, entendue et comprise, il faut qu’elle devienne perceptible aux sens. Comme un corps blessé au bord du chemin, ou le cri de détresse de tout un peuple. Sans ce cri, à en croire le texte, Dieu même ne se serait peut-être pas rendu compte de la situation brutale, injuste et source de souffrance que les hébreux subissaient en Egypte.
Nous avons toutes et tous vu des images de réfugiés. Parmi d’autres images de personnes en détresse et en souffrance. Les appels ne manquent pas. Que faut-il pour que nous nous rendions compte? Pour que nous percevions que derrière chaque image, chaque nouvelle, c’est une femme, un homme, un enfant qui cherche à sauver sa vie, qui appelle à l’aide.
Ceci peut-être justement: une certaine contemplation, un certain questionnement. Qui sont-ils? Comment se retrouvent-ils dans cette situation?

L’EPER nous donne à entendre plusieurs témoignage. Ce sont de vraies personnes, pas des exemples.
Un garagiste syrien qui a vu son affaire engloutie, ses biens pillés dans la guerre, avant de se sentir lui-même en danger d’être enrôlé de force dans l’armée. Alors il a fui.
Une mère de famille qui entendait siffler les bombes au-dessus de sa maison. A chaque fois elle priait, en se disant: «Ce sera peut-être mon tour? Ah non, je suis encore en vie… » Et elle a fini par prendre la route, pour fuir cette angoisse.
Un enfant afghan a été emmené par ses parents en exil dans deux pays du Moyen-Orient, à la recherche d’une vie en sécurité physique et économique. Impossible à trouver. Devenu jeune homme, confronté à une absence totale de perspectives, il prend la route de l’Europe pour tenter de rejoindre son frère en Suisse. Il lui aura fallu plus de 7 ans entre le moment où il débarque en Italie et celui où il reçoit une autorisation de séjour en Suisse. 7 ans de solitude, de vie dans la rue, de dépression.

Voilà ce que provoque la guerre, la dictature, la pauvreté… et les barrières administratives, il faut le dire, qui s’ingénient parfois à fermer les yeux de l’humanité sous couvert de «répartir la charge des réfugiés» entre les pays. Des vies comme toute vie, comme la mienne, comme la vôtre, se trouvent soudain chamboulées. Tout doit changer et il faut partir, errer, chercher, recommencer, pour sauver au moins son existence.
Des vies comme toute vie, comme la mienne, comme la vôtre.
Nos vies qui viennent d’ailleurs d’être sérieusement chamboulées par la crise sanitaire. «Tout s’est passé si vite, sans avoir le temps de se préparer, d’exprimer son affection à ses proches, de ranger quelques affaires… », en clair sans disposer de jours nécessaires pour réaliser qu’un temps nouveau s’ouvrait. Tout à coup, le travail, les rendez-vous agendés, les sorties, les week-ends, les vacances…, tout s’est vu remis en question. Et, comme à tout moment d’épreuve et de bascule, chacun·e perçoit distinctement le monde d’hier à quitter sans discerner encore celui de demain.
Une crise de dimension mondiale. Nous sommes tous et toutes dans ce bateau. Les réfugiés aussi, et nous aussi.
Est-ce que cette expérience de bascule qui nous a touchés dans notre vie quotidienne nous fera aussi mieux nous rendre compte de ce qui se passe pour d’autres vies qui basculent? Est-ce que cette expérience de notre fragilité nous aidera à nous rendre compte de la fragilité de tout un chacun?
Nous n’avons pas choisi d’être confinés, comme les migrants ne choisissent pas de devoir fuir…
Oui, nous nous sommes rendu compte que l’insécurité peut nous toucher nous aussi. Cela va-t-il nous aider à être bouleversé, comme le Samaritain en voyant le blessé, comme Dieu devant son peuple souffrant?

*****

Pas moi, Seigneur, pas moi… je ne peux pas, je ne peux rien, c’est trop, c’est pas mon affaire! J’ai peur.
Nous n’avons pas à nous en vouloir de ressentir un sentiment d’impuissance, de crainte en nous rendant compte des situations si douloureuses, compliquées, de certains réfugiés et migrants.
Dans le texte, on voit que Dieu prend le temps de discuter avec Moïse, de se révéler, d’essayer de le rassurer, de l’encourager, lui donner des assurances à présenter au peuple d’Israël comme au Pharaon.
On voit aussi que Dieu ne lâche pas le morceau : c’est sur toi que je compte. Vas, et fais de même, dit Jésus à l’homme qui lui a demandé « Qui est mon prochain ? »
Inconfort, gêne… C’est sur nous que Dieu compte pour que nous nous rendions compte et faisions tout notre possible pour aider les personnes en détresse à s’en sortir, pour pouvoir reprendre pied sur une terre habitable et fraternelle.
Comment vous dire cela ce matin sans être moralisateur, sans me dire à moi-même : je leur dis ça, mais moi, qu’est-ce que je fais pour les autres, pour les souffrants, pour les réfugiés ?
Aimer son prochain, mais jusqu’où ? Et qui est mon prochain, nous demandons-nous, comme le légiste à Jésus.
Vous avez remarqué la question que retourne Jésus à la fin de la parabole : « A ton avis, lequel des trois voyageurs a été le prochain de l’homme attaqué par les bandits ? »
Quand j’entends cette parabole, je me dis toujours que c’est le blessé mon prochain, et que pour bien faire, je dois prendre soin de lui, comme le Samaritain. Et le monde est rempli de prochains qu’on peut aider, malades, exclus, réfugiés… Il y a du boulot !
Or Jésus demande : qui est le prochain du blessé ?
Qui est-ce qui s’en approche le plus ? Qui entre en lien avec lui ? Qui prend soin de lui ?
Si on répond à la question de Jésus, le prochain du blessé, c’est le Samaritain. C’est moi ! Moi qui peut être bouleversé, moi qui peut m’approcher, moi qui peux prendre soin et mettre en sécurité.
Il n’y a pas de prochain tout seul ! Il faut être au moins deux…
Dieu invite Moïse à dépasser ses peurs, Jésus invite son interlocuteur à dépasser les règles (le prêtre et le lévite n’avaient pas le droit de toucher un homme considéré comme impur par la loi, étranger et en sang). Nous sommes invités à dépasser ce qui nous retient pour voir, et agir. Être nous-même le prochain qui voit, qui est ému, qui s’arrête et agit.
Allons, et faisons de même !

Amen.
Bertrand Quartier

 

 

  1. Quartier – d’après Diane Barraud, Dimanche des réfugiés 2020, EPER
    https://www.eper.ch/sites/default/files/documents/2020-05/culte_cle-en-main-2020_0.pdf