Luc 24, 13-35

C’est la débandade à Jérusalem. Il y a eu ce vendredi de cauchemar pour les disciples : Judas a trahi et livré son maître aux autorités religieuses ; lors de l’arrestation de Jésus, dans le jardin de Gethsémané, tous ses amis et ses proches ont fui ; même le fidèle Pierre a dû le renier pour sauver sa peau. Puis cette mise à mort sur la croix. Avec quelques amis qui sont là, mais qui « se tiennent assez loin », dit l’évangéliste Luc.
Il n’y a peut-être que Joseph d’Arimathée qui a gardé la tête un peu froide et qui s’est occupé de récupérer le corps de Jésus et de le mettre dans un tombeau.
Nous autres, en 2020, nous avons vécu (re-vécu) il y a une semaine cette commémoration de Pâques, de la résurrection. Mais, nous, nous avons l’histoire jusqu’au bout, grâce aux évangiles.
Les disciples, ceux et celles qui suivaient Jésus, ce troisième jour, ils en sont encore à se demander ce qui a bien pu se passer, ce qui a déraillé dans le beau plan de Dieu. Enfin ils l’avaient, ce messie tant attendu. Enfin Israël allait être délivré de ses ennemis et retrouver une paix florissante.

Et bien non : tout est fini…
C’est dans cet état d’esprit que se trouvent les deux disciples qui, ce jour-là, rentrent de Jérusalem pour retourner chez eux, à Emmaüs. Ils ont une bonne dizaine de kilomètres à parcourir, à pied. Cela leur laisse le temps de discuter, de ressasser ensemble ce qu’ils ont vécu ces deux derniers jours. Et cette discussion est animée entre eux, dit le texte grec : ils cherchent à comprendre, ces deux-là. Ils repassent le fil des événements, cherchent le pourquoi du comment, cherchent l’erreur…mais ne trouvent rien.
Oui, bon : il y a bien quelques-unes des femmes de leur groupe qui ont raconté une drôle d’histoire. Ce matin, elles sont allées au tombeau, mais il était vide. Elles ont dit aussi qu’elles y avaient rencontré des anges, qui leur ont dit que Jésus était vivant. Elles sont revenues toutes bouleversées. Mais vous savez, elles étaient déjà bouleversées, quand elles sont parties tôt ce matin au tombeau… Pfff, ces femmes, toujours dans l’émotionnel ! Comment croire à leur histoire ?
Tout occupés à leur discussion, les deux s’aperçoivent tout à coup qu’un inconnu marche avec eux, au même pas qu’eux. C’est Jésus, dit le texte. Ils le voient, bien sûr. Mais ils ne le reconnaissent pas.
Jésus a-t-il donc tellement changé que cela ? Si vous rencontrez quelqu’un que vous connaissez bien, même si vous ne l’avez pas revu depuis trois jours, vous le reconnaissez, non ? Mais eux, non. Ils en étaient empêchés, dit le texte. Pas empêchés de le voir, mais de le reconnaître. Par qui ? Par quoi ? Mais par eux-mêmes : ils ont vu Jésus torturé, cloué, mort, enseveli. Il ne peut même pas venir à leur esprit que ce pourrait être lui…
Et moi qui ai la foi, aujourd’hui, moi qui sais et qui crois que Jésus est ressuscité, est-ce que je le reconnaîtrais s’il venait à marcher à côté de moi ? Est-ce que je le reconnais, quand il marche à côté de moi ? Où est-ce que je suis aussi « empêché » que les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs ?
Et ce type qui les rejoint, sur la route, et qui leur demande de quoi ils parlent. Non, mais, de quoi je me mêle ? Et d’où sort-il ? L’un des compagnons se fâche : « Tu nous interromps, mais en plus, tu ne sais même pas ce qui s’est passé à Jérusalem ces jours-ci ? ».

« Quoi donc ? » dit Jésus.
Cette question bien sûr, il ne la pose pas pour apprendre ce qui s’est passé. Il le sait bien, lui, ce qui s’est passé. Il la pose afin que les deux disciples puissent raconter, raconter ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont cru.
Cela me fait penser aux entretiens avec les familles, après un décès, pour préparer un service funèbre. Demander que les proches racontent la vie du défunt, des anecdotes à son sujet, cela aide bien sûr le ministre à préparer son message. Mais je constate que cela aide aussi et surtout les familles à dire. Ce qu’elles ont vu, ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles ont cru, avec le disparu.
Par sa question, j’ai l’impression que Jésus aide ainsi les deux disciples à prendre conscience de ce qui a été. Les beaux moments (il fut un grand prophète, sa parole était puissante, il a fait des choses extraordinaires), comme les mauvais moments (il a été livré, condamné, exécuté). A prendre conscience ainsi que ce qui était n’est plus, il devient possible de dire, et peut-être d’accepter, ce qui est et ce qui sera.
Mais il leur en faut plus, aux deux disciples, pour espérer faire leur deuil et commencer à envisager la suite. Jésus les secoue :
« Vous ne comprenez rien, dit-il. Votre cœur met beaucoup de temps à croire ce que les prophètes ont annoncé ».

Jusque-là, les disciples ont évoqué la vie concrète de Jésus, et la fin de leurs espoirs avec sa mort. Ce sont des faits, bien réels. Jésus tente d’abord de rejoindre ces hommes rationnels en leur parlant de ce qu’ils connaissent, de ce qu’ils prennent pour vérité, ce qui constitue leur identité juive : les Livres saint, les écrits des prophètes. J’aurais bien aimé être présent aussi, à ce moment-là, sur le chemin d’Emmaüs : entendre de la bouche même de Jésus tout ce qui annonçait sa venue dans la Torah et dans les livres des prophètes. Luc ne nous donne malheureusement pas les références des passages cités, mais il nous donne un autre indice : « Il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait ». Une invitation pour les disciples, et pour nous, à reconsidérer l’ensemble de la Bible comme un seul et même message : Dieu est vivant, il chemine avec nous !
Car la foi n’est pas qu’intellectuelle. Elle est aussi affective, personnelle, existentielle. C’est bien sûr extraordinairement intéressant d’éplucher les textes bibliques, d’en comprendre leur contexte, leur intention. Or Jésus parle bien du cœur : « Votre cœur met beaucoup de temps à croire ».
Alors ce cœur-là, celui des disciples, va être touché autrement. Il y faudra autre chose que des explications, des commentaires bibliques, même si c’est Jésus lui-même qui les leur apporte… Il y faudra un engagement personnel des deux marcheurs, et un geste du Christ.
Après deux ou trois heures de marche, et de discussion, le trio arrive enfin à Emmaüs. Il se fait tard, le jour tombe, on n’avait pas encore inventé l’heure d’été… Dans la bonne tradition orientale, les disciples invitent leur interlocuteur à rester pour la nuit à la maison. Tradition, oui. Mais sans doute qu’il y a une autre motivation chez eux : ils ont envie de continuer à entendre cet homme parler, à continuer à découvrir avec lui des perles, des pépites, des nouvelles compréhensions dans les textes qu’ils connaissent pourtant si bien.
Ils prennent un repas bien mérité ensemble. En continuant à discuter, sans doute. Et c’est au moment où Jésus prend le pain, dit la bénédiction et le rompt… que leurs yeux s’ouvrent. Ou leur cœur plutôt : ils le reconnaissent. C’était donc lui, Jésus, qui cheminait avec eux tout ce temps. Mais bien sûr, comment ne l’avons-nous pas compris plutôt. Notre cœur nous le disait, pourtant : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait ? »
Le moment de la reconnaissance est à la fraction du pain. Les deux amis reconnaissent Jésus en celui qu’ils accueillent chez eux. La nuance est importante : ils n’ont pas invité le compagnon de route parce que c’était Jésus (ils ne le savaient pas). Mais Jésus peut se faire reconnaître parce qu’ils l’invitent. Les disciples accomplissent un geste décisif : ils lui offrent l’hospitalité. Ils ne se contentent pas de l’écouter, ils agissent en l’invitant à rester avec eux.

Saint-Augustin, un des pères de l’Eglise, a compris cela : il écrit aux chrétiens du 4e siècle : « « Retiens l’étranger, si tu veux reconnaître ton Sauveur ».
Reconnaître son Sauveur en celui ou celle qui chemine à nos côtés, tel est le défi qui nous est proposé chaque jour. Défi, parce que souvent nous nous sentons empêchés, n’est-ce pas ? Empêchés parce que nous avons nos soucis, empêchés parce que nous devons rentrer chez nous avant la nuit, empêchés parce que le Christ ne se montre pas tel que nous nous attendons à le voir…

Ce récit nous indique deux manières de rencontrer le Christ :

  1. La première, c’est quand nous accueillons notre frère ou notre sœur en humanité, quand nous l’invitons à entrer chez nous, à partager ensemble un repas. « Mais Seigneur, quand t’avons-nous vu et accueilli ? » disaient les gens. « Chaque fois que vous avez fait cela à l’un des plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40)
  2. Et la seconde manière, c’est quand nous rompons le pain ensemble. C’est quand nous partageons le pain et la coupe que nos yeux s’ouvrent. Pas seulement parce que nous nous souvenons (« Faites ceci en mémoire de moi »), mais parce que c’est vraiment lui que nous recevons. En acceptant son repas, nous nous préparons à le reconnaître comme vivant avec nous, en nous.

« Et il leur devint invisible ». Sitôt reconnu, sitôt envolé ? Non, pas envolé, pas absent. Leurs yeux se sont ouverts pour le reconnaître, pas pour le garder à vue. Ils n’ont plus besoin de le voir, le Christ. Car les deux disciples l’ont reçu, ont reçu son pain : ils l’ont reconnu, c’est bien lui. Cela leur a suffi.

Cela nous suffira toujours.
Amen.
Bertrand Quartier